Article REEL de Novembre 2007 N°108 V.0

 

“Aux âmes citoyens...“
Art développement – Être conteuse aujour’hui…
Emmanuelle Bornibus est conteuse. En différentes régions de France, elle tourne ses spectacles de contes de différents pays, accompagnée de musiciens correspondants au pays concerné. Elle a vécu en Chine, écrit et porte un intérêt certain à la résonance du conte sur l’évolution des personnes et du tissu social… Propos recueillis par Jean Lucien Jacquemet.
Réel : A l'heure des médias suractifs, de l'immense réservoir de connaissances déposé sur internet, quel est votre sentiment d'utilité aujourd'hui ?
Ma façon de me positionner est, entre autre, de continuer à transmettre le patrimoine oral sous une forme conviviale," de bouche à oreilles", de cœur à cœur, c'est à dire de faire, le mieux possible, mon métier de conteuse.
Les contes, c'est la vie, les hommes et les femmes, tels qu'ils sont dans leurs vicissitudes, leurs rêves et leurs fantasmes, leurs difficultés à accorder leurs énergies, féminines et masculines, leur besoin impérieux de trouver leur place et de donner sens à leur destin.
La conviction de mon utilité sociale me vient des retours du public ou des personnes qui ont participé à nos stages. Je me souviens avoir présenté "Les contes de la Brousse Fauve" sur la place d'un quartier, le public n'était donc pas captif. À la fin du spectacle, plusieurs femmes se sont approchées de Mady, la chanteuse qui m’accompagne et de moi-même pour échanger leurs impressions. L’une d’elles disait :"C'est des choses comme ça dont on a besoin, pas de rester devant notre télé à se désespérer !".
Réel : Votre rôle ne se limite pas au seul fait de conter, vous êtes aussi formatrice , et impliquée dans le domaine social. Les contraintes de ces situations sont bien différentes, sinon opposées… ?
En fait, les périodes où j'intervenais sur ces différents domaines tous passionnants ont été très intenses. Mais je me suis épuisée. J'ai donc décidé de tenir compte de mes limites et de consacrer plus de temps à mes activités artistiques, c'est à dire, au choix de nouveaux contes, au perfectionnement des interprétations que j'en propose et à la préparation de spectacles "contes et musiques". Mon implication sociale se réduit à l'expression de mes opinions là où je peux prendre la parole en public. Parfois, j'offre aussi un spectacle pour défendre une cause. C'est bien trop peu, mais je n'arrive pas, je l'avoue, à être "sur tous les fronts". Par contre, j'ai l'intention d'élargir mes propositions dans le domaine du développement personnel à partir de la symbolique des contes, ces journées seront annoncées sur mon site. www.emmaconte.com.
Réel : De quelle spiritualité nous parlent les contes, êtes-vous l'apologiste d'un néo-paganisme ?
Je ne pense pas être l'apologiste d'un nouveau paganisme ! Cela me fait parfois sourire lorsque je perçois cette tendance chez des personnes convaincues que liberté rime avec rejet de toute pratique religieuse ou de toute forme de spiritualité et que renouveau rime avec retour à des fonctionnement archaïque dans l'histoire des cultures humaines….Je me contente d'en sourire car je sais que tout parcours à ses étapes et je ne me sens en aucun cas détentrice d'une vérité transcendantale.
Mais revenons aux contes ! Ils ont rempli des fonctions multiples et, s'ils sont toujours l'expression des croyances et de la vie sociale des personnes qui les ont imaginés, ils ne sont pas tous des messages du monde spirituel. Parmi ceux-ci, il en est aussi qui véhiculent une certaine connaissance quant à la place des êtres humains dans l'univers, quant à l'importance des liens qu'ils nouent entre eux, hommes et femmes, mais aussi avec tous les autres règnes de la nature. Lorsque je lis des contes pour choisir ceux qui viendront enrichir mon répertoire, je suis attirée par ces derniers parce qu'ils ont une profondeur que l'on pourrait, en effet, qualifier de "spirituelle". Ils donnent à sentir, à percevoir, à comprendre, que quelque chose se joue dans les destinées des personnages du conte qui se tient au-delà de l'apparence, de la logique, quelque chose qui dépasse largement "le sens commun". Lorsque l'on raconte ou que l'on écoute ces contes avec une ouverture intérieure, on éprouve leurs effets bénéfiques, ils nous recentrent, ils nous aident à "lâcher prise" quant à la volonté de tout comprendre, de tout maîtriser, pour progresser dans la confiance en soi, en l'autre, en la vie, tout simplement ! Cette forme de spiritualité, cette perception proprement humaine qu'une bonne part de notre destinée se trouve hors d'une appréhension uniquement mentale est commune, j'en suis persuadée, à toutes les cultures. J'ai, par exemple, trouvé un conte d'Afrique Centrale qui ressemble à s'y méprendre à une parabole de l'Evangile alors qu'on ne pouvait, par ailleurs, y déceler aucune influence de christianisation !
Je dirais que certains contes nous parlent d'une spiritualité à la portée de tout un chacun, homme ou femme d'aujourd'hui, parce qu'ils nous rappellent, dans le langage symbolique qui leur est propre, que la vie est le premier des enseignements spirituels. Je suis intimement convaincue que les personnes qui, pour diverses raisons, ne peuvent "lire leur vie" avec cet éclairage spirituel souffrent d'un vide ontologique. Je n'ai pas l'ambition de leur prêcher "la bonne parole". Mais prendre le temps de leur raconter un beau conte initiatique et voir leur âme d'enfant rencontrer leur esprit intemporel, alors que leur regard témoigne soudain d'une lumière qui s'était éteinte, c'est pour moi presque un devoir de fraternité. C'est, en tout cas, un grand bonheur !
Réel : Vos projets actuels vous conduisent vers une démarche "Art-Développement" de plus en plus marquée, et ce , tant au plan culturel-social qu'au plan de l'évolution personnelle… ?
Il est vrai que mon axe désormais est bien celui de ma pratique artistique reliée au développement personnel.
L'importance de l'art dans ma vie est liée à mon histoire familiale, plus particulièrement à la personnalité de mon père. Son influence a été grande, mais, n'étant ni peintre ni musicienne, j'ai mis beaucoup de temps à comprendre et à accepter que j'étais une personne contemplative avec une sensibilité plutôt littéraire. Il est vital pour moi d'être tout entière présente à "la poésie de la vie" ! C'est un état intérieur, une ouverture du cœur et des sens qui peut être aussi une vulnérabilité. Cette réceptivité me rend très proche des artistes, des enfants, elle me relie naturellement à la dimension spirituelle de l'univers sans que j'éprouve pour autant le besoin d'une pratique religieuse.
“Développement“ parce que j'ai eu besoin d'aller vers plus de conscience, plus d'équilibre, de pertinence et de profondeur pour interpréter les contes que je choisis, et pour établir ces complicités si précieuses avec les artistes qui m'accompagnent et qui sont devenus des amis. Ce chemin que j'ai dû faire pour moi-même a été facilité par des personnes qui avaient la finesse psychologique et les méthodes adéquates pour que la souffrance des épreuves non assumées se métamorphose en capacité à exprimer, à comprendre, à contenir l'émotion suscitée par certains récits pour aller au-delà et gagner en énergie, en liberté aussi.
Ce chemin est si passionnant qu'on ne peut s'en lasser et, qu'une fois certaines étapes franchies, on a envie d'être rejoint par d'autres dans la joie d'être pleinement soi-même ! Oui, c'est vrai, je trouve cette perspective exaltante !
Même si chacun est unique, personne n'est indemne de son contexte social et culturel. Agir, dans la mesure de ses moyens pour que ce contexte favorise l'épanouissement plutôt qu'il ne réduise les êtres à des données qui les rendraient "employables, gérables, manipulables" est un devoir civique. Dans notre pays, la diversité culturelle et sociale est grande. Malheureusement, cette diversité a souvent figure d'injustice, comme si il y avait une hiérarchie imposée ou inéluctable entre les groupes humains. Ma contribution au développement social et culturel, je la vois dans les spectacles "contes et musique" que je présente. Je veille à ce qu'ils touchent des personnes très différentes et à ce que parmi le public il y ait ceux qui ressentent la particularité des contes, des chants, de la musique, de la personne qui m'accompagne, comme faisant écho à sa propre différence. Et par là, qu'elle "s'y retrouve" comme on dit. Tandis que les autres vont découvrir cette richesse, comme un peu de la beauté de l'humanité mise à leur portée avec la plus grande simplicité. Les artistes qui m'accompagnent sont d'origine tibétaine, chinoise, congolaise, algérienne, irakienne et française aussi. Je pense qu'ensemble nous participons au développement d'une culture de métissage qui veut offrir plus de place à la diversité sociale et culturelle.
Retrouvez les spectacles, stages et animation sur : < www.emmaconte.com>.


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